Quelle herméneutique pour la traduction ?
(animé par Marc de Launay)

Comme l’indique l’intitulé même de l’atelier, l’approche retenue par Marc de Launay était théorique et philosophique. Il s’agissait pour lui de dresser un tableau des grands discours théoriques sur la traduction, tableau qualifié de « sans illusion », en ce sens qu’aucune théorie ne fournit de règles directement applicables à la pratique, aucun discours ne donne de clé sur les rapports d’une langue à l’autre.

La première illusion relevée est celle du discours éthique qui, chez des théoriciens comme Antoine Berman, se cristallise autour de la notion de fidélité. Ce discours, centré sur l’idée de respect à l’égard du texte original, est lié à l’idée d’un contrat moral, d’une attitude ancillaire vis-à-vis du texte de départ. Or, les réflexions qui sous-tendent cette démarche relèvent moins d’un rapport intellectuel au langage que de variations psychologiques sur les rapports entre traducteur et auteur. D’un point de vue pratique, M. de Launay note que très peu de textes peuvent être réellement abordés en termes de fidélité / trahison.

Deuxième approche théorique : le discours formulé en termes d’altérité / identité. D’une part, ce discours est largement descriptif et donc peu pertinent. D’autre part, il s’agit là encore d’une illusion car les catégories du même et de l’autre sont problématiques. Même l’identité matérielle du texte original est relative. Les conditions de production ou de publication font qu’il peut être nécessaire de reconstituer la version originale, comme dans le cas d’Ecce Homo, de Nietzsche.

Se pose également le problème de l’historicité d’un texte : historicité interne, car un texte se construit notamment sur des choix lexicaux, syntaxiques et compositionnels que l’auteur ne maîtrise pas totalement. Il écrit avec un matériau daté : la langue dans un état donné à un moment donné. Il convient alors pour le traducteur d’analyser méthodiquement tout ce qui, dans la langue de départ, relève de la nécessité, des contraintes de la langue à l’époque et ce qui, au contraire, est écart, style propre à l’auteur. L’historicité du texte est également externe, dans la mesure où le sens des termes employés par un auteur se construit dans une relation de dialogue et parfois d’opposition avec d’autres auteurs, contemporains ou antérieurs au texte à traduire. Le sens des termes employés n’est donc pas figé : il se construit dans le texte original, inscrit dans le contexte de son époque. Le principal écueil à la traduction est donc le temps, la temporalité des textes. Ainsi, le terme « raison » ne peut avoir le même sens à l’époque où Descartes le définit dans le Discours de la méthode et dans les années 2000, dans une société qui se dit rationaliste et « cartésienne ». Selon M. de Launay, plus le texte de départ est un grand texte, plus son identité est problématique. Il peut en effet être réinterprété régulièrement à la lumière d’un contexte culturel différent. L’illusion la plus grande est par conséquent l’illusion herméneutique : croire que le texte « a » un sens, autrement dit, que le sens précéderait le texte et serait universalisable. Le sens se construit au contraire de manière dynamique, dans le texte, et cela vaut pour les traductions comme pour les textes originaux. De ce fait, tous les grands textes devraient idéalement être retraduits pratiquement à chaque génération. C’est aussi la raison pour laquelle une grande traduction est souvent le fait d’un traducteur ayant fait le choix d’un fil interprétatif spécifique, au prix d’autres lectures possibles. Enfin, cela explique que tout traducteur ne peut pas tout traduire, qu’il y a parfois des rencontres entre une « plume » et un texte, dont les traducteurs pourront alors être des « virtuoses ponctuels ».

Sabine Mehnert

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