Séance N° 2  « Qu’est-ce qu’une bonne traduction en sciences humaines et sociales ? »


La notion de « bonne traduction », souvent implicite, peut-elle être abordée frontalement ?
Dans les pratiques, du travail du traducteur à la publication, peut-on et doit-on définir des critères ? Comment cette notion est-elle susceptible d’influer sur les choix de traduction les financements, etc.


Philippe Babo, adjoint au chef du département de la création, responsable du pôle Non Fiction, Centre national du livre
Isabelle Kalinowski, germaniste, sociologue et traductrice (CNRS-ENS)
Lucie Marignac, 
directrice des Éditions Rue d’Ulm
Eric Vial, historien et traducteur (Université de Cergy-Pontoise)
 

Lucie Marignac ouvre la table ronde en présentant la production des Éditions Rue d’Ulm, dont un tiers des ouvrages sont des traductions, principalement réparties en 4 collections : « Version française », « Estetica », « Sciences sociales » et « Italica » (consacrée à l’histoire politique et culturelle de l’Italie). Les langues concernées sont l’anglais, l’allemand, l’italien, l’espagnol, le latin, mais aussi le roumain, le bulgare, le chinois et le japonais. La mission d’une presse publique est d’assurer les transferts de connaissance dans une discipline donnée.

Qu’est-ce qu’une bonne traduction ?

Le germaniste Jean-Pierre Lefebvre a écrit : « on initie bien plus rapidement un germaniste à l’appareil conceptuel de la sociologie, de la psychologie, de l’histoire qu’un sociologue, psychologue ou historien à la langue allemande »[1]. L. Marignac exprime son désaccord avec ce jugement et estime au contraire que pour bien traduire un texte de sciences humaines, il est plus important de connaître le champ de connaissance et la langue cible que d’être un spécialiste de la langue source.

La tâche de l’éditeur est ingrate : on ne fait pas une bonne traduction à partir d’une traduction « juste correcte ». Il est important de garder le souffle de l’auteur original, une traduction peut être correcte mais pas bonne, juste un assemblage de différents morceaux. Une telle traduction ne peut pas être sauvée, il faudrait la refaire entièrement. Or, il arrive très souvent que l’éditeur se trouve en situation de travailler à partir d’une traduction juste correcte, voire mauvaise, car il n’y a pas beaucoup d’excellents traducteurs en sciences humaines, les très bons traducteurs préférant s’atteler à la littérature.

Enfin, il faut rappeler la cherté de l’entreprise : pour un livre de 350 feuillets, il faut compter environ 30 000 € au total (frais de traduction, d’édition et d’impression). Compte tenu des 60 % de commission pour la diffusion-distribution, il faudrait que l’ouvrage rapporte 80 000 € pour équilibrer les comptes. En espérant en vendre 1 000 exemplaires, il faudrait fixer le prix à 80 €… ce qui est impossible. D’où l’importance des aides à la traduction.

Les éditeurs privés se sont désengagés de telles entreprises, ils ne sont pas intéressés par la traduction d’un livre prévu pour s’écouler à moins de 1 000 exemplaires. D’où la part croissante des éditeurs dits « publics », qui ne sont plus éligibles depuis les années 2000 aux aides à l’intraduction du CNL, ce qui oblige les centres de recherches des auteurs à contribuer financièrement. On peut aussi parfois compter sur les institutions étrangères, pour l’italien en particulier sur le Segretariato Europeo per le Pubblicazioni Scientifiche SEPS (http://www.seps.it/).

Qu’est-ce qu’une bonne extraduction ? Il est en fait impossible de contrôler la qualité et la vie d’une traduction dans un espace linguistique étranger.

A contrario, qu’est-ce qu’une mauvaise traduction ? Je la définirais comme une traduction floue, qui s’impose comme un écran entre le lecteur et le texte, qui ne prend pas de risque, qui aseptise et n’identifie pas les problèmes tels que les faux amis. L’éditeur porte une grande part de responsabilité dans la qualité des textes qu’il publie, la relecture des traductions lui incombe entièrement.

Eric Vial poursuit cet examen en présentant la collection Italica

Une bonne traduction est aussi celle qui est utile à la société, par exemple concernant les livres d’histoire de la collection « Italica » (http://www.presses.ens.fr/collections_2_italica.html), c’est un ouvrage qui peut intéresser un public plus large que les historiens de l’Italie. L’échec commercial d’un projet de traduction peut être lourd de conséquences pour l’éditeur et entraîner même la fin d’une collection (comme dernièrement chez Fayard  l’histoire en 3 volumes de la Première Guerre mondiale traduite de l’anglais alors que le marché était saturé par ce thème).

Pour l’éditeur, une bonne traduction est une traduction lisible. Alors que pour le traducteur, c’est un texte qui se traduit facilement. Il y a moins de problèmes conceptuels en histoire que dans d’autres disciplines mais la recherche des références peut être un travail très long et fastidieux pour le traducteur et surtout pour l’éditeur. Les erreurs de références sont, de plus, extrêmement fréquentes et la traduction est le moment qui révèle ces problèmes. Une bonne traduction est aussi une traduction qui corrige l’original ou l’améliore.

Ensuite, c’est Philippe Babo qui prend la parole :

Ni les 13 commissions (périodiquement renouvelées) du CNL, ni a fortiori son administration, n’ont de doctrine en matière de « bonne traduction ». P. Babo ne souhaite pas s’engager sur le terrain des débats théoriques : les commissions s’y livrent très rarement, sinon jamais ; il faut remonter à la nouvelle traduction des œuvres de Freud sous la direction de Jean Laplanche (1988) pour trouver dans les annales du CNL ce type de discussion,  ou alors au début des années 1990, à la nouvelle traduction de Dostoievski par André Markowicz, dont le Raskolnikov littéral, brut de décoffrage, avait indisposé un certain nombre de spécialistes.

La démarche des commissions est donc essentiellement empirique et pragmatique. Dans un premier temps, P. Babo a expliqué le fonctionnement du dispositif pour proposer ensuite quelques travaux pratiques à partir de rapports anonymisés, ce qui a permis d’esquisser un début de typologie des critères revenant de façon récurrente dans les débats des commissions.

Les deux dispositifs principaux sont les aides à l’intraduction et à l’extraduction. P. Babo s’est concentré sur les premières, apparues en 1976 et surtout établies dans leur forme actuelle au début des années 1980. L’évaluation prend la forme d’une note de lecture, qui sauf exception porte à la fois sur l’ouvrage et la traduction. Sur les dix critères de la note type établie dans les années 2000, deux (qualité et opportunité) concernent spécifiquement la traduction, les huit autres portant sur l’ouvrage lui-même. La lecture est confiée soit à un membre d’une commission, soit à un rapporteur extérieur ; il évalue aussi bien l’ouvrage à traduire que la traduction. (A contrario les extraductions donnent lieu à une double lecture dissociant l’original et sa traduction.) En sciences humaines, 95 % des lecteurs sont des enseignants-chercheurs : on estime que de par le commerce régulier, quasi permanent qu’il entretient avec les textes, un chercheur est à même de juger une traduction. Il s’ensuit néanmoins une multiplicité de lecteurs et de points de vue éventuels sur les questions de traduction, la commission concernée tranchant in fine. Aujourd’hui comme hier, le jugement des commissions dans le cas d’ouvrages traduits se fonde sur trois éléments : les conditions financières et juridiques (une bonne traduction est d’abord une traduction bien rémunérée) ; l’intérêt de l’œuvre et la qualité de la traduction, jugée à partir d’un échantillon (1/5e du texte).

En pratique, un peu plus de 50 % des demandes font l’objet d‘ un avis favorable. L’aide accordée est de 40 ou 60 % des frais de traduction. Le cas de figure idéal est celui de la traduction dont la qualité est avérée tant sur le fond (connaissance du domaine, restitution du sens du livre) que sur la forme (maîtrise des deux langues, clarté du résultat final). D’autres fois le fond convient mais la forme pose problème, par exemple par inadéquation du niveau de langue adopté pour la traduction. L’inverse se produit aussi, bien que ce qui n’est pas compris ou connu ne puisse généralement être exprimé clairement. Ou alors la clarté est obtenue au détriment de la fidélité : c’est une clarté apparente. Pour un lecteur français non averti et ne disposant pas de l’original, le traducteur parvient à faire illusion en contournant les difficultés.

En résumé, l’approche adoptée au CNL vise à trouver une voie médiane, souvent ardue, entre fidélité au texte d’origine et lisibilité. Et cette voie est unique, il n’y a pas deux façons de traduire, l’une valable pour les textes scientifiques, l’autre pour la vulgarisation : l’un des objectifs des aides du CNL est, quelle que soit la nature d’un texte, d’élargir son lectorat futur autant que faire se peut.

L’intervention d’Isabelle Kalinowski s’appuie au départ sur une citation de Claude Lévi-Strauss :

« La poésie est une forme de langage extrêmement difficile à traduire dans une langue étrangère, et toute traduction entraîne de multiples déformations. Au contraire, la valeur du mythe persiste, en dépit de la pire traduction. Quelle que soit notre ignorance de la langue et de la culture de la population où on l’a recueilli, un mythe est perçu comme mythe par tout lecteur, dans le monde entier. La substance du mythe ne se trouve ni dans le style, ni dans le mode de narration, ni dans la syntaxe, mais dans l’histoire qui y est racontée. » (C. Lévi-Strauss, « La Structure des mythes » [1955], repris in : Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1958, p. 240.)

Pourquoi parfois des traductions contestables peuvent malgré tout être efficace et transporter quelque chose de l’œuvre sans répondre forcément aux critères d’une « bonne » traduction. Il s’agit là de circulations horizontales que Lévi-Strauss a décrit pour le « mythe » et dans lesquelles il n’y aurait plus une variante qui prime sur l’autre mais toutes les variantes auraient la même valeur. L’original, le point de départ « authentique » aurait une substance qui se déplace, qui résonne, à partir de laquelle se déploient d’autres réseaux mais qui resterait quand même présente à travers ses défigurations. En sciences humaines, nous sommes sans doute plus proche du dispositif que Lévi-Strauss décrit pour la poésie que de celui du mythe. Nous sommes face à une structure verticale et hiérarchisée qui distingue l’original et sa traduction subordonnée. Néanmoins, il semble y avoir aussi en sciences humaines des traductions qui fonctionnent comme les mythes.

Se pose alors la question de savoir en quoi réside l’importance de la forme pour les sciences humaines et leurs traductions. Cette question a suscité des réponses différentes. Une réponse radicale a été théorisée par Antoine Berman, notamment dans son livre L’Épreuve de l’étranger (Gallimard, 1984) : selon lui, une bonne traduction se tient proche à la littéralité et fait violence à la langue cible, elle force la syntaxe de la langue cible sous l’impact du texte source.

Une deuxième réponse se résume dans un dogme assez courant aujourd’hui qui exige qu’un concept soit toujours traduit de la même manière. I. Kalinowski objecte qu’une telle hypothèse néglige la polysémie des concepts. Notamment en sociologie, le traducteur est face à une certaine souplesse des concepts qui demande alors un travail plus réfléchi et libre sur leurs traductions.

Une troisième réponse a été développée par « l’École de Lille » (Jean Bollack, Heinz Wismann, Henri Meschonnic). Cette position affirme que l’essentiel pour une traduction n’est pas dans les concepts mais dans la syntaxe. Les concepts sont pris dans une architecture de pensée dans laquelle intervient le rythme. C’est dans la syntaxe que se joue l’argumentation et c’est en conséquence elle qu’il faut reconstruire le plus fidèlement possible. Une bonne traduction arriverait donc à restituer les éléments d’une pensée dans le bon ordre en évitant soigneusement de modifier le sens d’une argumentation considérée comme un agencement particulier.

Ensuite, il faut souligner qu’une bonne traduction dépend d’un bon texte. Parfois, on observe l’effondrement d’un texte soumis à une traduction. La traduction sollicite une structure solide du texte dans laquelle le traducteur peut évoluer, s’installer, construire un édifice textuel lors de son passage. Une bonne traduction serait une traduction habitée par une certaine cohérence logique, suivant une dynamique globale (plutôt qu’une conceptualité abstraite). Ainsi, il ne cherche pas primairement les sources des concepts mais applique la méthode parallèle (ou méthode des concordances) pour repérer les occurrences d’un concept et de le suivre dans ses ramifications. Cette cohérence logique ne doit pas être confondue avec une systématicité mais elle s’associe plutôt à la Sprachgebärde, au geste langagier comme principe organisateur.

[1] « La question des traductions », Allemagne d’aujourd’hui, hors-série, novembre 2002, p. 48