Séance N°4 : « Traduction et édition — 1. Face aux contraintes politiques »


Le travail du traducteur, les enjeux terminologiques et les stratégies des éditeurs de sciences humaines en Turquie et dans le monde arabe.
Nisrine al-Zahre, traductologue et traductrice (EHESS)
Işik Erguden, éditeur, traducteur du français au turc

Nisrine al-Zahre

Traductions et circulations d’idées, quel(s) acteur(s) ?

Avec le déclenchement de la révolte syrienne en 2011, beaucoup de slogans, de citations poétiques de Lorca, de Niruda à côté de Mahmoud Darwish, des mentions qui font références à des valeurs universalistes (et parfois écrites et diffusées dans des langues étrangères) ont fait leurs apparitions dans différentes occurrences, et notamment pendant les rassemblements et les manifestations. Considéré de loin, cette relation directe entre des individus et une communauté internationale semble joliment être le comble ou la phase finale d’une reconnaissance (dans le sens philosophique que donne l’allemand Axel Hooneth au terme reconnaissance), l’étape utopique où l’individu pourrait s’adresser à une communauté internationale dans toutes les langues, se référant à de repères culturels qui créent une communication, une intercompréhension, voire une intersubjectivité, dans ce sens que chaque bout du canal contribue à la pensée de l’autre.
Plus tard, on a compris que cette intersubjectivité va peut-être dans un seul sens, ou ne passe pas du tout. Mais ce n’est pas cela qui m’intéresse ici, c’est plutôt des questions non anodines auxquelles on n’avait pas pensé suffisamment, de type :

  • Qu’est-ce que ces gens savent ? ou plutôt qu’est-ce qu’on sait qu’ils savent ?
  • Par quel moyen ils ont reçu ces idées ? à travers quoi et qui ?
  • A travers des traductions lues directement ou diffusées autrement ?
  • Comment ils se représentent et vivent ces idées localement ? Comment et par quel moyen, ils l’ont reçues et comprises ?
  • Ce qui est supposé être universel, l’est-il vraiment ?

Objectif : mon objectif dans cette présentation programmatique et toujours en cours, c’est de démontrer comment l’étude des traductions dans un pays et l’étude du monde socio-politique dans lequel et par lequel circulent les idées internationales traduites peuvent dire des choses sur la réalité sociopolitique dans ce pays. Traiter les idées internationales qui sont remontées durant le grand cataclysme syrien, leur accueil, leur représentation pourrait être une entrée prometteuse de compréhension et de décèlement de faits d’ordre social et politique, et cela malgré les diverses difficultés méthodologiques. Par ailleurs et dans un sens inverse, démontrer qu’un pays en effervescence d’idées et d’expérimentation de pratiques, soumises à la logique de l’urgence, pourrait constituer un laboratoire méthodologique pour étudier la circulation des idées et leurs réception. Quand la praxis, issue d’une idée, urge à être mise en œuvre dans un environnement particulier/local, on a l’opportunité de voir assez synchroniquement et assez intensivement le lien entre le particulier et l’universel. Enfin, vue que la guerre Syrienne était une guerre « live » la plus médiatisée dans l’Histoire contemporaine selon des observateurs, cela signifie qu’une intersubjectivité épistémique et d’appréhension du monde commun entre les Syriens et les autres aurait été possible. Qu’en est-il en réalité ? Autrement dit, est ce que le monde/les autres reçoivent des idées dans cet échange directe ? Ou au contraire ils reçoivent exclusivement ce qu’ils avaient eux-mêmes produit auparavant et que les Syriens récupéreraient ? C’est ce que j’essaye de démontrer à travers des exemples concerts de types de pensées et leurs circulations. Dans le séminaire, j’ai présenté l’exemple de la pensée communale, ses acteurs, et ses représentations.


Işik Erguden

Avant toute chose, je souhaite présenter mes remerciements aux Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales et le Centre d’études turques, ottomanes, balkaniques et centrasiatiques, qui m’ont invité à ce séminaire de recherche, aux personnes qui l’ont rendue possible et qui y participent, ainsi qu’à Sylvain Cavaillès, qui a traduit mon intervention en français.

Je voudrais commencer en me présentant brièvement afin de rendre manifeste mon lien avec le sujet. Je suis né en mille neuf cent soixante à Istanbul. En mille neuf cent soixante dix-neuf, alors que j’étais en terminale au lycée de Galatasaray où j’ai appris le français, j’ai été arrêté et jeté en prison pour avoir été membre actif d’une organisation armée illégale marxiste-léniniste dans les années soixante-dix. Condamné à la peine capitale, je suis resté en prison pendant 12 ans avant d’être finalement libéré en mille neuf cent quatre-vingt et onze. J’ai alors décidé de gagner ma vie avec la traduction, à la fois parce que j’aimais depuis toujours les livres et l’écriture, et parce que je ne voulais pas d’un travail de bureau régulier. Je n’ai pas réussi à obtenir un diplôme d’université, par conséquent je n’ai de pas spécialisation, ni de titre universitaire, dans le domaine de la traduction ni dans aucune autre discipline ; je me suis donc lancé dans la traduction en dilettante. De mille neuf cent quatre-vingt douze où ma première traduction a été publiée jusqu’à aujourd’hui, j’ai publié 230 traductions et à l’exception de 13 d’entre elles, ce sont des traductions du français au turc. J’ai également travaillé en tant que rédacteur et éditeur à la préparation d’un nombre incalculable de livres et ce pour diverses maisons d’édition. Depuis deux ans, j’occupe un poste d’éditeur aux éditions Sel. J’ai moi-même écrit quatre livres dont l’un est un livre de fiction et les autres des essais. Par conséquent, je peux dire que j’ai ma place dans les vingt-cinq dernières années du monde éditorial de Turquie en tant qu’écrivain, traducteur, rédacteur et éditeur et que par ce biais, j’ai une certaine connaissance de ce domaine.

Après cette introduction, si l’on jette un œil rapide à l’historique de l’édition des sciences sociales en Turquie, on voit qu’à l’époque ottomane et particulièrement avec les tanzimat, commence une intense vague de traduction de la pensée et de la littérature occidentales, et que les intellectuels ottomans ont fait des traductions après avoir été influencés par, en premier lieu, les idées principales de la Révolution française, puis par des penseurs comme Durkheim ou Bergson ainsi que par les idées marxistes et socialistes. On observe qu’avec la fondation de la République, cette vague de traduction s’est poursuivie avec l’aide de l’État et que sont apparus aux chaires des universités des penseurs importants dans les champs de la sociologie, de l’histoire et de la philosophie. C’est une réalité que le véritable développement d’importance a été vu dans les années mille neuf cent soixante et mille neuf cent soixante-dix quand la lutte socialiste s’est diffusée et massifiée en Turquie, qu’au cours de ces années-là les principales œuvres de gauche, à commencer par quasiment tous les classiques marxistes, ont été traduits en turc, que d’importants travaux sur la structure socio-économique et culturelle de la Turquie ont été publiés, que les œuvres de ce genre se sont vendues par dizaines de milliers d’exemplaires et se sont transformées dans les mains de larges masses en autant d’outils de militantisme. Alors que le coup d’état militaire de mille neuf cent quatre-vingt, avec des effets qui allaient durer longtemps, mettait fin à ce processus d’une façon sanglante, il participa sans s’en rendre compte à un changement de tendance de l’édition. Avec la fin de la lutte politique d’opposition et des pratiques de rue, un certain nombre d’individus de gauche qui avaient échappé à la prison ou en étaient sortis se mirent à faire de l’édition. Alors que les nouvelles maisons d’édition fondées à cette période prenaient place, jusqu’à aujourd’hui, parmi les meilleures maisons de Turquie, dans le même temps on commença à traduire ainsi qu’à lire et à discuter des penseurs et des écrivains dont l’éventail partait des textes classiques pour s’étendre jusqu’à l’Ecole de Francfort, les cultural studies américaines et les philosophes les plus pointus de la pensée française. D’un autre côté, cette activité d’édition, en se mettant en phase, au fil du temps, avec les standards mondiaux, avec les droits d’auteurs et des travaux de traduction, de relecture et de correction corrects dans la mesure du possible, acquit une apparence de pérennité. Mais il faut ajouter que les chiffres de vente, qui dans les années mille neuf cent soixante-dix se comptaient par dizaines de milliers, ne dépassent pas, depuis mille neuf cent quatre-vingt, les deux mille et qu’ils sont même continuellement en baisse. Et l’on peut dire que cette tendance à la chute se poursuit aujourd’hui.

Il faut ajouter à ce court historique que tout au long de l’histoire de la République, répression et censure ont toujours été au rendez-vous en Turquie, et que même si ce fut de manières variées selon les périodes, à côté des écrivains, penseurs, journalistes et éditeurs jetés en prison à cause de leurs écrits ou de leurs livres, il y a toujours eu des interdictions de livres et ce contexte a conduit à une autocensure et au fait que certains sujets sont devenus des tabous.

La société turque se débat depuis quasiment deux cents ans avec les mêmes problèmes non résolus et devenus passablement complexes en s’entassant les uns sur les autres : l’occidentalisation, la place de l’islam dans la vie sociale, les politiques d’oppression, de violence, de déportation et d’annihilation à l’encontre des sociétés non musulmanes ayant vécu sur les terres anatoliennes, avec en premier lieu le génocide arménien, les politiques terroristes d’État à l’encontre des Kurdes et des Alévis, les pressions sur toute identité ethnique, sexuelle et sociale restant en dehors de l’idéologie étatique officielle, le violent écrasement des revendications des pauvres quant à leurs droits, la répression des mouvements socialistes et communistes, une exploitation grandissante du labeur, un environnement social et culturel privé d’égalité et de liberté… En conséquence, sous l’effet de cet environnement politique et social, les publications de sciences sociales concernées rencontrent un intérêt certain et une production locale dans ce domaine se poursuit bon an mal an. Mais, à côté des très importantes publications dans ce domaine, il y a une énorme production nationaliste, et même raciste pour le grand public. Et l’on peut considérer le fait qu’en philosophie par exemple on n’ait produit quasiment aucune œuvre spécifique, comme étant une particularité d’une structure sociale déprimée par des problèmes sociaux aussi graves et fatiguée de se débattre avec eux.

Par conséquent, nous sommes réellement face à un rétrécissement progressif de l’édition des sciences sociales qui se produit au niveau des œuvres traduites, à une diminution notable du lectorat et à une production de la pensée qui ne trouve aucun écho.

Cette situation a, bien entendu, des aspects généraux qui sont liés au capitalisme global qui concerne le monde entier. Je crois que dans des pays comme la France également, l’édition des sciences sociales est en perte de vitesse et a du mal à trouver des lecteurs. On voit clairement qu’à l’échelle du monde entier, la place qui reste au livre dans les vies des larges masses prises dans le cycle capitalistique de la production, de la consommation, du spectacle et de l’image se réduit progressivement. De plus, si l’on considère qu’une grande part de la population mondiale a à faire face à des guerres, des migrations, des problèmes de survie et des besoins existentiels primordiaux, j’ai bien peur que la question de la place qui reste au livre, et qui plus est au livre de sciences sociales dans cet environnement, reste de plus en plus sans réponse.

A côté des problèmes posés par cette perte générale d’intérêt et l’évolution des modes de vie, ce sont des problèmes propres à la Turquie elle-même qui font obstacle à l’édition des sciences sociales. Le principal lectorat de ce genre de textes peut être soit les masses qui participent aux mouvements sociaux et sont donc à la recherche de réponses concrètes, soit les cercles académiques et les cercles secondaires issus de ces mêmes cercles. Par conséquent, si on laisse de côté la Turquie des années 60 – 70 et les époques où l’on a vu les effets globaux de la lutte au Kurdistan, il apparaît de manière évidente qu’ils s’adressent principalement aux universitaires, enseignants et étudiants. Le système éducatif en Turquie a toujours fonctionné comme l’un des principaux outils idéologiques de l’État, et il est reconnu que l’une de ses missions principales est le lavage de cerveau idéologique des jeunes. Malgré cela et peut-être aussi dans le même temps, les masses cultivées en Turquie ont réussi à conserver pendant de longues années leurs caractéristiques d’opposition. L’héritage intellectuel en Turquie et les œuvres artistiques et de la pensée ont principalement été produites par les opposants. C’est pourquoi les idéologies religieuses, nationalistes et conservatrices ont toujours tourné leurs regards du côté de l’éducation et se sont efforcées d’empêcher le développement de ces opposants potentiels. La position du pouvoir AKP en ce sens est particulièrement visible actuellement : dans les lycées on a supprimé les cours de philosophie qui d’ailleurs étaient limités, on a généralisé l’éducation religieuse et l’enseignement du jihad quasiment dès la crèche, les lycées généraux ont été transformés en lycées imam hatip, c’est-à-dire en lycées religieuses, bref, on ne laisse quasiment plus au public général d’autre choix que l’éducation religieuse. On a exclu les enseignants progressistes, démocrates et socialistes, que ce soit dans le primaire, le secondaire ou dans les universités, en opérant un pogrom en bonne et due forme. Dans ces conditions, où l’anti-intellectualisme qui est l’un des vecteurs principaux des régimes fascistes de toutes sortes prédomine, il devient aussi progressivement impossible de trouver un milieu propice à la diffusion, à la lecture et à la discussion des textes de sciences sociales.

Selon les données 2016 de l’International Publishers Associations, la population turque (soixante dix-huit millions d’habitants) consacre en moyenne une minute par jour à la lecture. Et au cours de cette journée lors de laquelle ils ne consacrent qu’une minute à la lecture, les gens de Turquie regardent la télévision pendant six heures et passent trois heures sur internet. Dans cette situation, il n’est pas difficile de deviner à quel point la probabilité qu’un texte de sciences sociales entre dans cette durée d’une minute est faible. Dans ce contexte où l’on tente de vous arracher à la culture mondiale et à vous « lumpéniser » sous la domination d’une culture de la soumission nationaliste et religieuse, uniformisante et totalitaire, l’édition des sciences sociales affronte le problème de trouver des lecteurs à ses livres qui aujourd’hui, pour une population qui atteint les quatre-vingt millions, tirent au maximum à mille cinq cents, mais parfois seulement à mille, voire même à 500 exemplaires, et celui de sauver ses lignes éditoriales et sa propre existence.

Venons-en à la traduction des sciences sociales. Je voudrais parler de la situation dans laquelle elle se trouve avec des exemples tirés de ma situation personnelle.

Ma première traduction a été publiée en mille neuf cent quatre-vingt douze. Fin deux mille dix-sept, c’est-à-dire en vingt-cinq ans, le nombre de mes traductions publiées était proche de deux cent trente. En me basant sur ce nombre, cent trente deux de mes traductions relèvent d’un champ large que l’on peut appeler « sciences sociales » et qui regroupe philosophie, sociologie, science politique, économie, psychologie, etc. Sans aller jusqu’à donner les titres des livres, je peux énumérer certains des écrivains que j’ai traduits, par l’ordre alphabétique : Louis Althusser, Gaston Bachelard, Alain Badiou, Georges Bataille, Jean Baudrillard, Henri Bergson, Maurice Blanchot, Pierre Bourdieu, Hamit Bozarslan, Robert Castel, Cornelius Castoriadis, Gilles Deleuze, Michel Foucault, René Girard, André Gorz, Pierre Grimal, Felix Guattari, Michel Henry, Pierre Kropotkine, Paul Lafargue, Henri Lefebvre, Emmanuel Levinas, Michael Löwy, Pierre Macherey, Odile Moreau, Pierre-Joseph Proudhon, Jean-Jacques Rousseau, Enzo Traverso, Raoul Vaneigem, Paul Veyne, Annette Wieviorka…

Au cours de ces vingt-cinq ans, seuls seize de ces cent trente deux livres ont connu une réimpression ; dont cinq tout au plus sont allés au-delà de deux impressions. Par conséquent, on peut dire que la première impression des cent trente livres restants n’a même pas pu être écoulée au cours de cette durée. Et certains sont désormais introuvables dans les rayons des librairies. Nous parlons donc de livres qui, dans ce pays de soixante-dix – quatre-vingt millions d’habitants et dans la période concernée, n’ont même pas été vendus à plus de deux mille exemplaires ou qui, même s’ils ont été réimprimés, n’ont dépassé que de peu les deux mille exemplaires vendus.

Bien évidemment, il y a de nombreux aspects au problème de la lecture des sciences sociales. En premier lieu, il faut regarder, en commençant par les chiffres de tirage et le nombre de lecteurs de ces textes en langue source, dans quelle mesure ils ont été correctement transmis en langue cible ou dans quelle mesure est répandue dans la langue cible la production d’une pensée spécifique dans ces champs, mais aussi s’il existe un lectorat intéressé par ce genre de textes.

Ce qui m’intéresse le plus, c’est de savoir comment dépasser le fait que ce genre de livres reste essentiellement limité au champ d’intérêt universitaire. Ce qui m’intéresse, c’est cette personne que l’on appelle « le lecteur », en fait, c’est nous tous. Par exemple, on a du mal à imaginer que l’individu qui a travaillé pendant huit heures, passé au moins une heure sur la route pour rentrer chez lui, dîné avec sa famille ou ses amis, choisisse de lire un livre plutôt que de se distraire avec internet ou son téléphone portable. On a encore plus de mal à imaginer, même si l’amour de la lecture le consume, qu’il prenne un crayon à papier et s’asseye à son bureau en ouvrant, au lieu d’un livre de littérature facile à lire, disons une œuvre de Bergson, Le Capital de Karl Marx ou Les Mots et les choses de Michel Foucault. Dans le meilleur des cas il va ouvrir un best-seller qui lui tombera des mains comme il sombrera dans les bras de Morphée. Dans quelle mesure les vies que nous vivons nous permettent-elles de nous intéresser aux textes de sciences sociales qui les problématisent ? Je ne suis pas certain que nous soyons en mesure de répondre à ces questions de façon positive. Et alors que cette impossibilité se dresse devant nous, je crois que l’intérêt qu’éveille ce genre de livres ne changera pas énormément. Mais sont encore dans nos mémoires les ouvriers qui passent leurs nuits, à la lanterne, à lire et discuter de questions métaphysiques ou sociales dont parle Jacques Rancière dans La Nuit des prolétaires, ainsi que les classiques marxistes et les textes d’histoire sociale tirés et vendus par milliers dans la Turquie des années soixante-dix. Le fait qu’un texte puisse entrer en contact avec la vie, qu’il puisse prendre la forme d’un instrument de protestation ou au contraire qu’il se détache de la vie, qu’il reste fermé dans une sorte de langue élitiste, dans le domaine académique ou dans la langue de communication d’un milieu étroit est, je crois, l’un des problèmes de base que les sciences sociales devraient s’efforcer de résoudre en se penchant sur leur propre production.

Si l’on laisse de côté, sans les oublier, ces questions qui intéressent la structure et les processus sociaux pour revenir aux champs de l’édition et de la traduction, je voudrais, pour pouvoir préciser le sujet sur lequel je veux m’attarder, considérer de nouveau mes propres données.

J’ai parlé de deux cent trente traductions. J’ai rangé cent trente-deux d’entre elles dans la catégorie des sciences sociales. Les quatre-vingt-dix-huit livres restants entrent dans le champ de la littérature. Je vais essayer de préciser rapidement qui sont les écrivains de littérature que j’ai traduits. On trouve parmi eux Balzac, Simone de Beauvoir, Léon Bloy, Marguerite Duras, Alfred Jarry, Tahar Ben Jelloun, Fernando Pessoa, Antoine de Saint-Exupéry, José Saramago, George Semprun, Stendhal, Jules Verne…

C’est ici qu’apparaît un autre point dont je pense qu’il est important du point de vue de l’édition et du processus de traduction en Turquie. Autant que j’aie pu le constater dans l’édition en Occident, il est difficile de rencontrer un traducteur qui ait traduit, par exemple, à la fois Nietzsche et Hegel ; encore moins, en plus de ces deux-là, Musil, par exemple. En Turquie, et je peux au moins le dire en partant de ma propre expérience, le traducteur traduit ce qu’on lui donne. Une spécialisation a bien sûr des problèmes propres, mais à mon avis, la façon dont un traducteur – qui est un travailleur de l’esprit – vend son travail est importante à la fois du point de vue de montrer les propriétés du secteur et en tant qu’exemple de la situation dans laquelle se trouve le traducteur. Dans ces conditions, même si le nombre de traduction en sciences sociales augmente, il est difficile de voir apparaître des produits de qualité.

A la lumière de ces conclusions tirées de ma propre expérience, il me semble que le problème sur lequel les sciences sociales doivent particulièrement se concentrer est celui du statut social du traducteur, qui est celui du précariat. Tant que ce problème n’est pas résolu, ce sera un luxe que de parler des problèmes intrinsèques au livre tels que la qualité de la traduction, la langue, le contenu ou le style.

En Turquie, le nombre de personnes qui font de la traduction à plein-temps, qui n’ont aucune autre source de revenus, que l’on peut donc appeler « traducteurs professionnels » est extrêmement peu élevé. Pour la plupart des traducteurs, la traduction est un second travail, par conséquent dans ce domaine les processus tels que la pérennité dans le métier, la formation professionnelle et la spécialisation ne sont pas très fonctionnels. En fait, il y a là un paradoxe : étant donné que l’édition en Turquie repose essentiellement sur les livres traduits, les maisons d’édition ont besoin de traducteurs professionnels et il est donc important de permettre au traducteur de pouvoir gagner sa vie avec la traduction au nom d’un monde éditorial de qualité. Mais les maisons d’édition qui refusent d’assumer ce coût préfèrent trouver constamment des traducteurs débutants et les faire traduire à peu de frais, augmentant leurs profits en déversant sur le marché de grandes quantités de livres de mauvaise qualité. Puisque cette situation diffuse le livre comme une marchandise, après un certain point la logique de supermarché, qui aligne sur les rayonnages des biens qui sont tous d’aussi mauvaise qualité, s’empare également de l’édition.

En conséquence, la traduction (le désir d’être en relation avec le livre) devient un champ fréquenté par des jeunes pour qui il s’agit d’un second travail ou qui font de la traduction de façon temporaire (pour gagner de l’argent), généralement des étudiants. Ou cela peut devenir une profession temporaire pour agrémenter le CV d’universitaires, particulièrement dans le champ des sciences sociales, qui après avoir traduit un ou deux livres ne s’occupent plus jamais de traduction. La raison principale pour laquelle les traducteurs professionnels sont extrêmement rares est l’absence, en Turquie, d’un statut professionnel du traducteur. Le traducteur de livres est privé de toute garantie légale que pourrait lui apporter l’État ou quelque autre institution, il n’a aucun droit à une assurance ou à la sécurité sociale, à la retraite, aux congés payés ou aux vacances. Le traducteur ainsi privé de statut et de droits publics signe un contrat temporaire avec une maison d’édition pour le livre qu’il va traduire et est généralement obligé, une fois le travail remis, de harceler l’éditeur pour toucher son argent. Les anecdotes relatives à des traducteurs qui n’ont pas été payés sont nombreuses et circulent sans cesse. Mais en admettant que tout se passe bien, que le contrat a été respecté par les deux parties, comment se passe le paiement ? Pour donner un exemple rapide : ayant traduit en turc un livre de sciences sociales d’environ trois cents pages, qui sera tiré à mille exemplaires et vendu à sept ou huit euros, vous toucherez 300-350 euros nets après retenues des impôts et charges sociales. Bien sûr, on parle ici d’un contrat à sept pourcents bruts, le minimum défini par l’Union des Traducteurs. Si l’on pense qu’un traducteur qui traduit à plein temps va consacrer ses jours et ses nuits à un livre de trois cents pages et mettre au moins trois mois pour le traduire en lui rendant justice, et qu’après avoir livré sa traduction il va toucher trois cents euros, on se rend compte que même s’il vit seul, il lui est impossible de s’en sortir. De la même manière, nous pouvons préciser que cette somme que touchera le traducteur assez qualifié pour traduire ce livre de sciences sociales de trois cents pages reste très en-dessous du salaire mensuel minimum d’un ouvrier manuel non qualifié en Turquie.

Le fait qu’en Turquie, contrairement à la France où, je crois, la rémunération augmente en fonction de la difficulté de la traduction ou de la nécessité d’une spécialisation, on ne prend en considération que le nombre de page pousse, bien évidemment, le traducteur vers des textes plus faciles à traduire. Si celui-ci fait de la traduction pour gagner sa vie, il se dirigera vers des romans du type best-sellers plutôt que vers des textes de sciences sociales qui, pour le même nombre de pages, lui demanderont en plus des capacités intellectuelles plus poussées. Il pourra à la fois traduire ce roman dans un temps beaucoup plus court, probablement sans relecture et sans ressentir le besoin de faire des recherches, et si les ventes en langue cible sont élevées, il pourra gagner beaucoup plus en récompense de son labeur.

Alors que les maisons d’éditions, qui s’efforcent de suivre ce processus de circulation des marchandises, se préoccupent surtout d’obtenir du traducteur une livraison rapide de son travail pour pouvoir mettre le livre sur le marché, le traducteur aussi ne pense qu’à livrer son travail au plus vite pour pouvoir obtenir son argent et signer un nouveau contrat de traduction. Dans une telle situation, personne n’a ni le temps ni la possibilité de se spécialiser dans quelque sujet que ce soit. Il n’est pas vraiment possible que des spécialistes ou des traducteurs qualifiés, voire des universitaires fassent le choix d’entrer dans ce secteur aux conditions précaires. De la même façon, on trouve très peu d’éditeurs, au sein des maisons d’éditions, qui se soient spécialisés dans le champ des sciences sociales ; la plupart préfèrent travailler dans des domaines généraux. Par conséquent, il est également très difficile de trouver des éditeurs ou rédacteurs spécialisés dans les sciences sociales. Tout comme les traducteurs, la plupart des éditeurs et rédacteurs choisissent de travailler dans l’édition généraliste.

De nos jours où, avec l’économie néo-libérale, se répand le précariat, on peut dire que le premier champ économique précaire est, en Turquie, la traduction de livres. Bien évidemment, dans ce pays où sont très répandus toutes sortes d’accidents de travail dus au laxisme et aux abus des employeurs en termes de droit du travail, la condition du traducteur est relativement confortable, il n’encourt pas les risques mortels qu’on encourt dans les mines ou dans le bâtiment. Mais il faut se demander sérieusement combien de temps ces individus, qui font partie des passeurs contemporains de toute une culture mondiale exigeant un travail d’une extrême qualité, qui ne disposent d’aucune sécurité, dont les lendemains sont incertains et qui travaillent dans des conditions précaires, pourront continuer à exister dans un champ comme les sciences sociales qui exige un travail et un effort intellectuels intenses. Tant que les conditions de travail du traducteur, ce pilier du processus de production du secteur de l’édition qui, en Turquie, repose particulièrement sur les traductions, ne seront pas meilleures, il ne semble pas possible que le champ intellectuel soit créatif, critique et efficace, étant par ailleurs extrêmement aride et tentant de survivre sous les pressions de toutes sortes de l’État.

Il convient de dire, même si le tableau est déjà bien sombre, que le fait que l’édition et la traduction des sciences sociales en Turquie n’aient pas disparu est directement lié au fait que cette activité n’a jamais été purement une activité d’édition, une activité commerciale : faire de l’édition en Turquie est une façon de rappeler à ceux qui vivent sur ces terres, et particulièrement aux jeunes, les valeurs humanistes, la démocratie et l’importance de l’esprit critique et de la libre pensée, de défendre le droit à la dignité de tous les êtres vivants avec leurs différences et leurs similitudes, et de dire qu’un autre monde est possible. Nous n’avons pas d’autre choix que de poursuivre sur cette voie et de publier en turc les textes pertinents que la culture et la pensée mondiale présentent à l’humanité. En réalité, il faut insister sur le fait que les livres de penseurs qui ne sont peut-être même pas beaucoup lus en France ont été publiés en turc, qu’ils sont lus avec intérêt par les jeunes et que cela constitue, même s’il reste limité à des cercles étroits, un milieu intellectuel dense. Et il ne faut pas oublier non plus que si une génération que l’on accusait de ne pas lire et d’être apolitique a, il y a quelques années de cela, été capable de créer le mouvement de révolte non-violent le plus fédérateur et le plus massif que l’histoire de la Turquie ait jamais vu, je veux dire la Révolte et la Commune de Gezi, nous n’avons aucune raison de ne pas garder espoir.

Quant à moi, je crois en l’importance de permettre, quelles que soient les circonstances et en prenant en considération le monde et le pays dans lequel on se trouve, la traduction, la transmission de ce genre de textes, même s’ils ne devaient atteindre qu’une seule personne. Nous devons absolument trouver le moyen de faire passer dans toutes les langues les textes qui feront réfléchir les hommes, qui développeront l’esprit critique et entraîneront le questionnement et l’action. Je vois cela comme l’une des façons de rendre possible un autre monde, une autre manière de vivre. C’est pourquoi je ne crois pas que nous puissions faire autre chose que dire : « envers et contre tout le livre, envers et contre tout la philosophie, envers et contre tout les sciences sociales. »