Séance N°7 « Recherche et traduction (I) »

Quelle est la place de la traduction dans la production et la diffusion des savoirs en sciences humaines et sociales ? Attentive aux transformations de concepts, à l’articulation argumentative et aux particularités stylistiques de l’écriture philosophique ou scientifique, la traduction produit-elle un savoir propre dépassant l’original ?

Pierre Rusch, traducteur

Le propos de Pierre Rusch porte sur le rapport entre réception et traduction à l’exemple des liens intellectuels entre Maurice Merleau-Ponty, Max Weber et Georg Lukàcs. Partant de l’idée que la réception d’un penseur dans une aire linguistique étrangère ne s’effectue pas toujours par le biais d’une traduction explicite et suivie, Rusch met en avant un autre type de transfert qui passerait par des articles, des comptes rendus, des ouvrages dits secondaires opérant en amont un premier tri, en fonction de présupposés et d’intérêts largement étrangers au contexte d’origine. Rusch affirme que, très souvent, la décision éditoriale de traduire un auteur étranger n’intervient qu’à la suite d’un certain nombre d’opérations textuelles qui certes font intervenir la traduction, mais jouent beaucoup plus librement avec le texte d’origine que ne le ferait une « vraie » traduction. C’est souvent seulement dans un deuxième temps que les traductions stricto sensu prennent le relais et que la diffraction qu’elles opèrent à leur tour vient se superposer à ces premières lectures, créant des interférences dont il importe de prendre la mesure.

Rusch développe cet argument dans la suite à travers d’une lecture très détaillée d’une constellation d’auteurs d’autant plus remarquable que ce sont deux références étrangères emboîtées qui, en l’occurrence, se trouvent mobilisées dans l’œuvre d’un philosophe français, porteur d’une pensée originale. Au lendemain de la Seconde guerre mondiale, Maurice Merleau-Ponty va en effet, à près de trente ans de distance, articuler un pan essentiel de son œuvre aux écrits de deux auteurs de langue allemande : Max Weber et Georg Lukács. On peut provisoirement hiérarchiser ces deux relations : il s’agit avant tout d’un épisode de la réception de l’œuvre de Max Weber en France. Cette réception n’est pas passée prioritairement par la traduction. Ce sont des intellectuels germanisants qui ont les premiers attiré l’attention du public français sur la pensée wébérienne. Mais il semble que cette référence ne prenne tout son sens pour Merleau-Ponty qu’en relation avec la pensée du philosophe hongrois de langue allemande Georg Lukács (dont les œuvres n’étaient pas non plus traduites à cette époque), qui avait développé au début des années 1920 un marxisme teinté d’influences wébériennes.

La complexité du rapport entre ses deux penseurs et la tension intellectuelle qui mènera finalement à leur éloignement trouvent leur prolongement dans le dispositif mis en place par Merleau-Ponty qui renoue les liens entre les deux penseurs par-delà la mort de Weber (1920) en forgeant le concept d’un « marxisme wébérien », développé selon lui dans le premier ouvrage marxiste de Lukács, Geschichte und Klassenbewußtsein (Histoire et conscience de classe), publié en 1923. Dans la suite, Rusch suit la trame conceptuelle de ses deux auteurs à travers les différents écrits de Merleau-Ponty en respectant un ordre chronologique. En soulignant les défigurations productives qui ont subi des termes comme Wahlverwandtschaft ou bien Entzauberung chez Merleau-Ponty, Rusch souligne l’importance du contexte historique et subjective pour l’élaboration d’une pensée qui passe essentiellement par des opérations de traduction préparant ainsi le champs propice pour la réception d’une traduction éditée. Rusch conclut sont propos en proposant que l’interprétation et traduction sont deux aspects de la « survie » des textes. Il s’agirait précisément à mesurer leurs rapports, de les éclairer l’une par l’autre, de replacer les considérations traductionnelles dans le cadre plus général de la réception philoso­phique des textes. La question de la distance temporelle se pose ici avec acuité: Que faire, en particulier, de ce que l’auteur a produit après le texte considéré ? Comment ces textes encore à écrire et pourtant déjà écrits interfèrent-ils avec notre lecture du texte premier ? On pourrait faire usage ici, pour conclure, de la catégorie wébéro-lukacsienne de la « possibilité objective » : le développement ultérieur est, d’une certaine manière, déjà présent en germe dans le texte de départ. C’est pour cette raison que la réalité de la traduction dépasse le formalisme qui prône « le texte, tout le texte, rien que le texte ». Tout au contraire, le texte est toujours plus que le texte, qu’il est aussi, inévitablement, son passé et son futur.

L’article intégral de Pierre Rusch sera bientôt disponible sur la plate-forme dedalus (en ligne en février 2018).