Séance N° 3  « L’édition électronique, l’open access et ses conséquences pour l’édition  et la traduction (II- Les livres) »


Après une introduction à quelques données concernant l’équilibre budgétaire d’une maison d’édition publiant des sciences humaines, la séance sera consacrée aux transformations et opportunités offertes par les usages numériques et le développement de l’open access sur la publication des ouvrages et des œuvres traduites. Quels sont les domaines de la recherche et de l’édition les plus concernés ? Quels enjeux pour la traduction dans ce champ en changement ?
Jean-Baptiste Boyer, responsable du service des publications, éditions de l’EHESS
Maria Vlachou, directrice des droits des Presses universitaires de France

L’enregistrement du cours peut être écouté ici :

En ouverture, Anne Madelain a rappelé que le séminaire est le lieu d’une réflexion partagée entre des acteurs divers du champ de la recherche et de l’édition. Ce dialogue nous intéresse particulièrement car il permet de discuter à partir d’expériences particulières sur des questions complexes sur lesquelles nous manquons de recul. Comme il a été rappelé lors de la séance 2, il n’existe actuellement pas de modèle économique, ni même de modèle de développement dominant pour l’édition numérique, encore moins dans le domaine des sciences humaines et sociales. C’est encore un champ d’expérimentation, où les législations évoluent rapidement, où les débats sont vifs et les sources de tensions entre les différents acteurs du champ nombreuses. Le numérique nécessite des investissements importants alors que les revenus immédiats restent faibles pour les éditeurs, moins pour les géants de l’internet qu’on appelle les GAFA (Google, Amazon, Facebook, Appel). Le travail éditorial est de plus en plus spécialisé et informatisé. L’édition électronique est riche de nouvelles potentialités éditoriales, pourtant on constate que les e-book sont souvent conçus comme homothétiques.

Jean-Baptiste Boyer a d’abord rappelé le contexte législatif et professionnel qui oriente aujourd’hui les pratiques éditoriales dans un univers de plus en plus numérique, en particulier la loi de 2011 sur le prix du livre numérique qui donne à l’éditeur, à l’instar de la loi Lang, le pouvoir de fixer, pour le livre numérique, un même prix de vente pour tous les revendeurs. A cette loi s’est ajoutée, à partir de janvier 2012, l’application du taux réduit de TVA (5,5%) sur le livre numérique, à l’instar du livre papier.  Enfin, fruit de longues négociations entre sociétés d’auteurs et représentants des éditeurs, l’ordonnance de décembre 2014 a modifié le Code de la propriété intellectuelle. Désormais, le nouveau contrat d’auteur comporte une partie spécifique définissant l’exploitation numérique, qui stipule entre autres que, suivant certaines conditions formelles, l’auteur peut reprendre ses droits numériques et les exploiter dans les cas où l’éditeur ne le fait pas dans un délai de trois années après la signature du contrat. Cette disposition incite incontestablement les éditeurs -privés comme publics- à se lancer dans une exploitation numérique, fût-elle expérimentale, quant à son modèle économique.

Le développement du numérique permet d’abord à un éditeur de sciences humaines une nouvelle exploitation du fond : les Editions de l’EHESS pour leur part sont riches d’un fond important d’ouvrages ayant influé durablement sur l’évolution des sciences humaines et sociales (près de mille titres) dont 15% seulement sont épuisés.

Le programme Relire (relatif à l’exploitation numérique des œuvres « indisponibles du XXe siècle »), dont la loi a confié la mise en oeuvre à la BNF et la société en gestion collective la Sofia est une incitation pour les éditeurs à ne pas laisser ces ouvrages « dormir ». Ce programme a récemment été mis en cause par la Cour de Justice européenne. Mais l’exploitation numérique d’un fond ancien comporte bien des difficultés d’ordre juridique pas toujours simples à démêler (héritage d’anciennes coéditions, recherche d’ayant droits, signatures d’avenants numériques, etc.).

Pour les nouveautés, les conditions de l’obtention des droits en vue de l’exploitation numérique (sous forme de e-pub ou autres ) sont a priori plus simples à réunir, de même que la réalisation des fichiers. Les Editions de l’EHESS réalisent en interne des fichiers structurés qui peuvent se décliner vers l’impression papier ou vers la diffusion numérique (en suivant le programme Métopes spécifiquement développé pour et par les presses universitaires, à l’initiative des Presses universitaires de Caen).

Les Editions de l’EHESS se sont lancées dans plusieurs partenariats pour l’exploitation numérique avec différents organismes privés ou publics , collaborations qui constituent autant d’expérimentations dans ce nouvel univers numérique, en mutation. : OpenEdition Books pour certaines collections du fond (dont « les Réimpressions ») et des nouveautés (« Cas de figure »), Eden Livres (pour la collection « Audiographie » et certains titres spécifiques). D’autres perspectives sont à l’étude avec la COMUE Paris Sciences et Lettres (PSL) dont fait partie l’EHESS, ou le portail J-Stor. Les modes de vente et de rémunération en sont diverses, dans certains cas, pour certaines collections du fond, la diffusion d’une forme en lecture gratuite ou en freemium a été choisie. Mais le choix de l’open access est plus complexe pour les traductions, au regard des frais engagés et des accords avec les éditeurs d’origine.

Une demande à laquelle sont confrontées les Editions de l’EHESS est celle de publier directement en anglais : cette pratique est courante dans les revues scientifiques de haut niveau comme celle des Editions de l’EHESS, soit au sein de numéros conçus d’emblée comme plurilingues, soit via la participation au portail en anglais Cairn international. Elle est moins évidente pour les ouvrages, où il faudrait imaginer un système de diffusion permettant d’atteindre un potentiel lecteur anglophone, que sa diffusion soit prévue en open access ou moyennant paiement. En effet, la simple mise à disposition gratuite et la diffusion (y compris en open access) sont deux choses différentes, la diffusion nécessitant un réseau d’intermédiaires, dans l’univers papier comme dans l’univers numérique. L’autoédition et l’auto-distribution numérique en langue anglaise ne semblent pas être une solution pour diffuser des ouvrages de recherche hors du monde francophone.


Dans sa présentation des Presses Universitaires de France, Maria Vlachou a mis l’accent sur l’importance, la diversité et la beauté du catalogue fier de son âge (bientôt 100 ans) et fort de ses 6 500 titres actifs. Les PUF publient environ 350 ouvrages par an (200 nouveautés et 150 nouvelles éditions), répartis entre différentes collections historiques ou récentes, et une part croissante de titres « Hors collection ». Les deux collections les plus connues et les plus exportables de la maison sont Que sais-je ? avec plus de 700 titres actifs et des traductions dans 44 langues et Quadrige. Par ailleurs, parmi les récents grands succès commerciaux, on trouve une traduction de l’italien : Les Lois fondamentales de la stupidité humaine de Carlo M. Cipolla.

Les cessions des droits étrangers et dérivés -quelques centaines par an- pèsent pour près de 10 % de l’activité des PUF et affichent une hausse constante. Le privilège de présenter un catalogue prestigieux va de pair avec des objectifs chiffrés à atteindre dans un contexte économique aussi difficile qu’imprévisible : d’une part, l’activité dépend d’un programme éditorial destiné, a priori, au lectorat français et d’autre part elle n’est pas marquée par des périodes fortes (la foire du livre de Francfort n’en est plus une). Les éditeurs étrangers sont confrontés pour la plupart aux mêmes difficultés que les éditeurs français, ce qui les oblige à faire moins de traductions et encore moins de traductions à risque : ils préfèrent traduire des ouvrages de référence plutôt que de nouveaux titres, même si ces derniers sont en réalité les seuls à faire l’objet d’un travail régulier de prospection. Enfin, le prix de chaque cession est variable puisque calculé en fonction des caractéristiques de chaque projet (tirage et prix de vente envisagés), de l’importance de l’auteur, des spécificités de chaque marché et des moyens réels des éditeurs étrangers.

Aux PUF, les cessions sont réalisées grâce à un fort positionnement à l’international (foires du livre, voyages d’étude) et à une collaboration étroite avec les institutions françaises (IF/CNL) qui accordent des aides à la cession ou à la traduction et qui soutiennent les rencontres que les PUF initient et qui participent à l’effort qui est actuellement mené au sein de l’édition scientifique d’ouvrir une réflexion collective sur la diffusion de la pensée française à l’étranger, sur les pratiques des éditeurs privés et publics et sur les problèmes liés à la traduction scientifique. Plusieurs projets aboutissent grâce aux traducteurs qui démarchent eux-mêmes les éditeurs étrangers et d’autres ne voient jamais le jour à cause des problèmes liés à la traduction. Si la traduction est parfois un ensemble d’obstacles financiers, culturels et linguistiques, elle est aussi un acte nécessaire de communication. Le traducteur est un auteur, un intellectuel, un passeur. Celui qui donne à un texte une deuxième vie, parfois même une deuxième chance. Autant de raisons pour qu’il soit associé à l’activité des cessions.

Néanmoins, seulement 20% des cessions réalisées en 2016 stipulent les droits numériques. Les PUF ne cèdent pas d’office les droits papier et les droits numériques, autrement dit, aucune cession ne se fait par défaut sans que l’éditeur étranger en formule la demande. Une cession des droits numériques a lieu quand le cessionnaire :

  • envisage à la fois une édition papier et une édition numérique dès l’acquisition des droits de traduction.
  • souhaite étendre la diffusion d’une traduction sous format numérique.
  • souhaite, dans un souci de valorisation du fonds, rendre disponible une traduction dont l’édition papier est épuisée et conserver par la même occasion les droits de traduction sans procéder à une réimpression mais à une impression à la demande.

Les droits numériques sont demandés essentiellement par les éditeurs anglo-saxons et espagnols et moins systématiquement par les éditeurs brésiliens, italiens et coréens. Ces éditeurs font partie de groupes d’édition ou sont de petits éditeurs indépendants dont le catalogue est sélectif et dont la stratégie de commercialisation est axée aussi bien sur le papier que le numérique. Le taux de rémunération est calculé sur la somme nette perçue (sommes payées à l’éditeur moins la TVA et les remises) et non pas sur le prix de vente de l’ouvrage. Ce taux est encore fixe sans doute en raison de ventes encore trop limitées pour justifier d’une rémunération par paliers (25%).

Il ne faut pas oublier que pour céder les droits numériques, il faut en être propriétaire. Or plusieurs contrats d’auteur ont été signés avant l’ère numérique ! Cela dit, un avenant est possible, à condition que l’auteur ou l’ayant droit soit en vie, joignable et d’accord.

Maria Vlachou conclut sa présentation par un questionnement sur l’Open Access. Si l’objectif premier est de faire connaître les travaux des chercheurs (thèses, actes de colloques, articles…), ne s’agirait-il pas pour les éditeurs privés d’une solution pour faire connaître et vendre les traductions disponibles et commercialisées en format papier ?

A noter que les deux derniers chantiers d’innovation des PUF sont à forte composante numérique : la réouverture de la librairie des PUF au Quartier latin avec plus de 3 millions de titres disponibles à l’impression à la demande ainsi que la refonte du site web. Par ailleurs, les ventes numériques représentent environ 10 % de l’activité et se partagent entre des ventes à l’unité de livres mais aussi d’importants revenus de licences essentiellement en provenance de l’exploitation par Cairn.org auprès des bibliothèques universitaires, dont la maison est devenue actionnaire minoritaire en 2015.


Les discussions ont porté sur les sources de financement des traductions, et notamment sur les sources de financement de textes vers l’anglais. Concernant les ouvrages de recherche, il faut plutôt chercher du côté des institutions universitaires que des aides à la traduction relevant plus spécifiquement des professionnels du livre, et en particulier des programmes de recherches type Labex, les seuls suffisamment dotés pour proposer des aides conséquentes. Ces dernières restent cependant souvent contraintes par les objectifs du programme.

On a aussi discuté des librairies internationales à l’étranger et de la disponibilité ou non des ouvrages français et de l’évolution des cessions de droits. On constate en effet que l’intérêt pour le domaine français évolue et diminue dans de nombreux pays (comme l’Allemagne par exemple), le coût de la traduction n’étant pas la seule raison. Il est important aussi d’organiser le partage des informations entre éditeurs et traducteurs dans l’élaboration d’un projet éditorial. Les PUF disposent par exemple d’une base de données de près de 700 traducteurs travaillant de part le monde. La séance s’est conclue sur l’idée que les évolutions de la lecture sont cruciales pour imaginer les transformations à venir.