Séance N°1 « Contextes de traduction »

Mondialisation et traduction des sciences sociales : articulation, enjeux, contradictions. Quelques réflexions sur les contextes français et allemands et les possibles comparaisons avec d’autres aires géographiques.

Anne Madelain et Franziska Humphreys.

L’enregistrement du cours d’introduction qui s’est tenu le 10 novembre 2016 peut être écouté ici:

Première partie (Anne Madelain)

Alors que l’internationalisation de la recherche en sciences humaines et sociales ne fait que s’accroître, on constate que la traduction n’est pas devenue une priorité éditoriale en France et n’occupe pas plus de place dans le processus de recherche qu’auparavant. Au contraire, du fait de l’accroissement des circulations en anglais et des contraintes budgétaires qui pèsent sur l’édition, la traduction est peut-être moins présente dans les projets éditoriaux qu’elle ne l’était il y a vingt ans. La situation est loin d’être monolithique selon les domaines et les disciplines, néanmoins, la relation entre la constitution d’espaces académiques globalisés et les pratiques et politiques de traduction en sciences humaines et sociales mérite d’être examinée.

L’analyse d’une enquête produite par le Syndicat national de l’édition (SNE) et le Bureau international de l’édition française (BIEF) portant sur les cessions et acquisitions des droits de traduction permet de comparer les ouvrages traduits vers le français et ceux que les éditeurs étrangers ont acquis du français. Alors que le nombre global de cessions et d’acquisitions est à peu près équivalent (environ 12000 à 13000 en 2015), les catégories d’ouvrages et les langues concernés différent radicalement. Du côté de l’intraduction (traduction vers le français), 60% des livres traduits d’une langue étrangère le sont de l’anglais, alors que pour l’extraduction (traduction du français vers d’autres langues), le panel des langues est plus variés : 15% des cessions ont été signées pour la langue chinoise, 11% vers l’italien, 10% vers l’espagnol, 8% vers l’allemand, 6% vers l’anglais et le coréen… La part des cessions concernant les SHS est de l’ordre de 12% du total et la variété des langues est respectée.

Concernant l’intraduction, le poids de l’anglais est encore plus grand pour les SHS que pour les autres domaines. Exceptées dans certaines disciplines -la philosophie pour l’allemand ou encore l’italien pour l’histoire moderne et ancienne-, presque aucun livre de sciences humaines et sociale n’est traduit d’une autre langue que l’anglais. Même sur des objets et terrains qui touchent à l’actualité (la situation du monde arabe par exemple), l’enquête montre que la production des pays concernés ne retient pas spécialement l’attention des éditeurs français (3 livres de science politique ont été traduits de l’arabe en 2015 et aucun du turc ou du chinois dans le même domaine).

Traduire vers le français implique donc de prendre conscience de l’ampleur de l’hégémonie de cet espace linguistique et culturel sur la pensée des sciences sociales et l’existence de certaines formes de monolinguisme. On peut dire qu’il s’agit d’un contexte souvent implicite mais réel en marge des processus d’internationalisation des sciences sociales. On peut en constater les effets aussi sur la faiblesse des dispositifs destinés à accueillir des traductions en sciences humaines (par exemple des collections) et l’absence, dans les maisons d’édition, de veille sur les sciences sociales produite à l’étranger, contrairement à ce qui se passe pour le domaine littéraire et chez les éditeurs d’autres pays.

Le deuxième axe qu’on se donne d’examiner dans les séances à venir est celui des transformations des politiques et pratiques de traduction, face aux bouleversements introduits par le numérique (circulation des textes, édition et diffusion électronique). Parmi les effets de ces transformations, on peut noter d’abord la dissociation accrue entre la publication et la diffusion des travaux de recherche d’un part, et les ouvrages destinés au grand public. La question des formats marquerait la seconde évolution qu’il s’agit de questionner : le livre est-il toujours le vecteur privilégié de la science ? Alors que la recherche académique tend à circuler à l’international dans les revues spécialisées sous forme d’articles, le livre reste le support de l’importation de théorie (Sapiro, 2014).

Deuxième partie (Franziska Humphreys):

Ceci dit, l’orientation de ce séminaire est double. Si nous entendons questionner les défis d’une réalité éditoriale en plein changement, nous poserons également la question de la valeur épistémologique de la traduction dans le contexte de la recherche actuel. La recherche en sciences humaines et sciences sociales s’ouvre d’avantage à un public mondial en dépassant des frontières de pays et de langue. La prédominance de l’anglais dans le monde de la recherche est certainement l’un des enjeux des plus décisif pour l’orientation future des sciences humaines et sociales. Si l’anglais est perçu comme une chance dans la communication scientifique pour atteindre un public plus large tout en privilégiant des parcours évoluant dans des contextes multilingues, il représente un réel danger pour toute pensée qui prend son point de départ dans le langage lui-même et se construit dans l’expérience primordiale de la différence entre les langues mais aussi au sein d’une même langue.

Poursuivant cette double ligne de pensée, notre séminaire se veut alors à la fois théorique et pratique. Il est théorique puisqu’il invite à questionner les enjeux épistémologiques de la traduction et l’impact d’une recherche plurilingue sur le paysage scientifique et la constitution du ou des savoirs. En même temps, il discute les pratiques éditoriales en donnant une place importante aux enjeux de la diffusion de la recherche et des stratégies éditoriales adoptées notamment face aux défis du numérique et du open accès.

Pour ouvrir ce séminaire, je voudrais très brièvement évoquer ma motivation personnelle qui m’a amené à m’engager dans ce projet. Comme lectrice du DAAD à la MSH et à l’EHESS, je dirige actuellement le programme de traduction franco-allemand des éditions de la MSH. Ce programme consiste essentiellement dans une collection intitulée Bibliothèque allemande dans laquelle paraissent un à deux titres par an. Il s’agit des traductions en français d’ouvrages de langue allemande ayant eu rayonnement durable en sciences humaines et sociales. Ce programme est financé par l’Institut Goethe, le DAAD et la FMSH. Or, en 2014, ce programme a été menacé par une coupure conséquente des subventions qui peut être considèrée comme le symptôme d’une crise plus générale qui a frappé le monde de l’édition et le monde des idées au niveau européen. Dans ce moment de crise, deux questions se sont posées avec la plus grande acuité :

  1. Quel est la particularité des réseaux institutionnels de la recherche franco-allemande et pourquoi faudrait-il le défendre? Quelle place aurait la traduction dans les échanges intellectuels franco-allemands ?
  2. Quel est le statut épistémologique de la traduction? Est-ce que la traduction produit – elle un savoir propre? Est ce que l’expérience du traducteur apporte-t-elle quelque chose en plus à la construction des savoirs?

C’est à partir de ces deux questions que j’ai commencé à construire en 2014 un projet intitulé « Penser en langues – In Sprachen denken », principalement financé par la Fondation Robert Bosch et le DAAD. En partant de l’idée que la traduction est elle-même productrice de savoirs et, en conséquence, requiert un statut épistémologique particulier, ce projet questionne  l’influence de la traduction sur l’émergence de nouvelles connaissances et sur la révision de connaissances existantes.

Il s’organise autour de quatre volets :

  • Une rencontre annuelle de traducteurs en sciences humaines et sciences sociales mettant ensemble des chercheurs, traducteurs, auteurs et éditeurs. Les deux premières éditions ont eu lieu en mars 2015 et 2016.
  • La création d’une résidence de traducteur travaillant sur un projet relevant des sciences humaines et sociales à la Maison Suger (la première boursière sera accueillie du 15 au 28 avril 2017).
  • La mise en place d’un site web dédié à la présentation de ce projet et d’initiatives relatives à la traduction (www.penserenlangues.com).
  • La mise en place de la plateforme dedalus : un format de publication expérimental en ligne associé aux rencontres de traducteurs annuelles dont la première édition sera publié en mai 2017.

Pour illustrer l’ambition de cette future plateforme dedalus qui se veut un laboratoire de la traduction, je voudrais apporter deux exemples qui pourraient indiquer les deux points extrêmes de la traduction et de l’expérience à laquelle elle donne lieu. Le premier c’est le célèbre commentaire de Derrida sur Finnegans wake de Joyce qui porte comme titre „Deux mots pour Joyce“. Dans ce texte, Derrida consacre de longues pages au syntagme he war et ses possibles traductions qui passent aussi bien par l’anglais, le français et l’allemand : il guerreer waril futil était vrai. Ces deux mots he war portent en eux toute la violence et tout le plaisir de Babel, de la grande confusion des langues qui était à la fois punition est ouverture à l’immense richesse d’un désir immanent, proprement humain. He war dans la prolifération de ces traductions possibles dans des langues différentes est déclaration de guerre à toute principe qui nous renvoie vers une instance suprême qui déciderait du sens ou du non-sens, du vrai ou du faux. Il n’est pas seulement impossible de décider avec certitude à quelle langue appartiennent ces deux mots mais il est même impossible de décider sur quel niveau se situe l’énoncé: Est-ce que ce sont les lettres lues ou les phonèmes qui s’entendent qui produisent le sens ? Nous assistons à un spectacle proposé par la langue elle-même et qui nous engage en tant qu’êtres sensibles et intellectuels à la fois. Nous vivons alors une déstabilisation essentielle: qu’est ce qu’un texte? qu’est ce qu’un mot? Joyce célèbre devant nos yeux et devant nos oreilles ce que ça peut dire: écrire en plusieurs langues.

Au regard microscopique de Derrida qui opère une implosion qui ouvre le texte vers son intérieur s’oppose le procédé de Marcel Proust quand il traduit John Ruskin. Dans sa passion pour Ruskin dont Proust a traduit les romans principaux, Proust s’adonne à la folie des références en ajoutant des centaines de notes de bas de pages, en rédigeant des introductions de 90 pages qui deviendront dans la suite des textes de valeur propre, et en étouffant presque le texte sous ce qu’il y ajoute. L’original devient ainsi la matière d’une création, il devient de plus en plus une création de Proust dans laquelle on aperçoit déjà l’ébauche de la recherche. Si Derrida ouvre le texte sur son intérieur, Proust le fait exploser sur son extérieur par les références sur d’autres textes, mettant en scène l’écholalie d’une intertextualité qui se place sous le signe d’un plaisir passionnel. Pourrait-on avancer que le traducteur chez Proust occupe la même place que le lecteur comme il est défini dans « Sur la lecture », texte originairement écrit comme préface à la traduction de Sésame et les lys. Ici, le lecteur devient imperceptiblement créateur de désirs et d’appétits intellectuels en poursuivant le travail de l’auteur puisque « nous ne pouvons recevoir la vérité de personne, et que nous devons la créer nous même » (425). Il n’y a donc pas de passage simple entre un texte et sa lecture, ou bien entre un texte écrit dans une autre langue et sa traduction dans une autre qui est toujours forcément (heureusement ?) déformation, réécriture, prolongation du texte original dans un contexte. L’expérience du traducteur, tel l’hypothèse de travail que je voudrais apporter à ce séminaire, se situe dans un jeu interminable entre ces deux positions extrêmes créant ainsi une richesse intellectuelle propre à la traduction, un savoir relevant d’avantage d’une construction intellectuelle que d’une expérience sensible du textuel qui est à sa base.

Références bibliographiques 

Bourdieu (Pierre), « Les conditions sociales de la circulation des idées », Actes de la recherche en sciences sociales, n°145, 2002/5, p. 3-8.

Dacos (Marin) & Mounier (Pierre), L’édition électronique, Paris, La Découverte, coll. Repères, 2010.

Derrida (Jacques), Ulysse gramophone, deux mots pour Joyce, Paris, Galilée, 1987.

Eyrolles (Serge), Les cent mots de l’édition, Paris, PUF, coll. Que sais-je ?, 2009.

Lyons (Martyn), Mollier (Jean-Yves) & Vallotton (François), Histoire nationale ou histoire internationale du livre et de l’édition ? un débat planétaire, Québec, Nata bene éditions, 2012

Mollier (Jean-Yves), « L’histoire de l’édition, du livre et de la lecture en France de la fin du XVIIIe siècle au début du XXIe siècle : approche bibliographique », 2015. <halshs-01164765>

Nägele (Rainer), Echos: Über-setzen: Lesen zwischen Texten, Basel, Urs Engeler, 2002.

Proust (Marcel), Ruskin (John), La bible d’Amiens, Sésame et les lys et autres textes, éditions établie, présentée et annotée par Jérôme Bastianelli, Paris, Robert Laffont, coll. Bouquins, 2015.

Sapiro (Gisèle) (ed.), Translatio. Le marché de la traduction en France à l’heure de la mondialisation, Paris, CNRS Éditions, 2008.

Dossier « Economie et politique de l’accès libre. Les revues à l’âge numérique », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 2015/5 (n° 62-4 bis), et en part. l’article de Philippe Minard, « Les revues à l’âge numérique : au péril de l’idéologie », p. 8-21.

Ressources documentaires, articles en ligne, journaux professionnels

Chartier (Roger), « Le livre : son passé, son avenir » : entretien avec Ivan Jablonka. La Vie des idées, 29 septembre 2008.

http://www.laviedesidees.fr/Le-livre-son-passe-son-avenir.html

Le magazine professionnel Livre hebdo

http://www.electre.com

Rapports et études du Bureau international de l’édition française (BIEF)

www.bief.org

Repères statistiques France et international (2015-2016), rapport, Paris, Syndicat national de l’édition, 2016

Sapiro (Gisèle) (ed.), Sciences humaines en traduction. Les livres français aux Etats-Unis, en Argentine et au Royaume Uni, rapport, Paris, Institut français, 2014.

http://www.institutfrancais.com/fr/actualites/traduction-sciences-humaines

Sites professionnels et ressources en ligne

Cairn, portail des revues

www.cairn.info

Centre national du livre

http://www.centrenationaldulivre.fr

Cercle de la librairie

http://www.cercledelalibrairie.org/

Europeana : bibliothèque virtuelle européenne

http://www.europeana.eu/portal/fr

IMEC : institut mémoire de l’édition contemporaine

http://www.imec-archives.com/linstitut/

Openedition : portail de ressources électroniques en sciences humaines et sociales (revues, livres et blog) – français et multilingue

www.openedition.org

Syndicat national des traducteurs professionnels

https://www.sft.fr