Séance N°2  « L’édition électronique, l’open access et ses conséquences pour l’édition et la traduction (I- Les revues) »

Entre l’utopie de l’accès libre généralisé et les enjeux touchant aux usages et à la propriété des contenus, quels sont les modèles économiques et éditoriaux proposés par les plateformes numériques, alors que les législations évoluent en faveur d’une circulation des revues et des textes scientifiques toujours plus en open access ? Quel en est l’impact sur la circulation des traductions, le développement de l’édition multilingue ou encore la bibliométrie ?

Pierre Mounier, directeur adjoint du Centre pour l’édition électronique ouverte (CLEO)
Sandrine Boisard, responsable du pôle commercial des Presses de Sciences po

L’enregistrement du cours d’introduction qui s’est tenu le 8 décembre 2016 peut être écouté ici :

Sandrine Boisard a présenté les modalités et enjeux de l’internationalisation des revues scientifiques des Presses de Sciences Po et la façon dont intervient la question de la traduction. Fondée en 1975, aujourd’hui dotées d’un statut de SARL mais adossées à un établissement supérieur, les Presses de Sciences Po comptent à leur catalogue environ 1400 ouvrages et 12 revues académiques, dont deux revues de référence dans leur discipline : la Revue française de science politique (RFSP) et la Revue française de sociologie (RFS). Certaines sont abritées par des laboratoires de recherche et d’autres lui appartiennent en propre comme la revue Vingtième siècle.

(Voir le site de l’éditeur : http://www.pressesdesciencespo.fr/fr/revues/)

Le modèle économique choisi fait encore une place importante à la revue papier – 78% des revenus pour la RFSP, 25% pour une revue à moindre diffusion comme Raisons politiques-, même si la vente au numéro est aujourd’hui négligeable. La diffusion électronique de ces périodiques est assurée par les portails Cairn et J-Stor. Pour la partie récente, une barrière mobile de 3 ans est de vigueur, la vente se fait par abonnement ou au sein de bouquets thématiques, l’achat à l’unité est presque anecdotique. J-Stor a été d’abord sollicité pour diffuser la partie patrimoniale des revues mais aujourd’hui la plateforme américaine diffuse aussi pour certaines revues le contenu en anglais des numéros récents.

Le CNRS soutient ces revues soit en leur accordant de modestes subventions (1000 à 1500 euros/annuel) soit, pour certaines, par la mise à disposition d’un poste ou demi poste de secrétaire d’édition. Aujourd’hui, une limite a été atteinte concernant l’équilibre économique des revues, du fait d’un côté de la baisse régulière des abonnements papier (3,6 % pour la RFSP en 2015) et des incitations à favoriser la diffusion plus large des contenus en gratuit (le CNRS impose de réduire la barrière mobile à 2 ans en contrepartie de la subvention).

A partir des années 2000, la publication en anglais s’est développée, en réponse au désir d’internationalisation des chercheurs et au développement international du marché du livre. Deux revues se sont engagées dans une expérience d’édition en anglais au sein d’un projet soutenu par le CNRS (à hauteur de 20 000 €/an) dans lequel les Presses de sciences po investissent aussi 15 000€/an : la RFSP et de la Revue française de sociologie (RFS). Un autre projet a vu le jour en 2011 avec le soutien du CNL et de Cairn.info dans lequel sont engagées cinq des revues des Presses. Ces articles ou contenus en anglais sont diffusés sur la plateforme Cairn qui a développé une interface spécifique en anglais (Cairn.international) en complément de son offre en français, mais aussi, pour certaines, sur J-Stor.

Il s’agit de deux expériences riches et intéressantes, y compris dans leur dimension scientifique de travail sur le texte, mais qui n’ont pas (encore) trouvé la capacité de s’autofinancer et pour lesquels certains financeurs extérieurs se sont désengagés (le CNL depuis 2015).

L’intervention de Pierre Mounier est partie d’une problématisation, voire d’un refus, de la notion d’ « utopie » dans le contexte de l’open access, telle qu’elle a été utilisé par les organisatrices dans la description du séminaire. Les utopies étant des lieux qui n’existent nulle part, le terme de « polytopie » serait plus approprié pour décrire la nouvelle réalité du numérique. OpenEdition (www.openedition.org) est loin d’être le seul acteur dans le domaine de la diffusion numérique des revues. Au contraire, dans toutes les parties du monde, se sont créées depuis longtemps des initiatives et des projets de plateformes ouvertes pour les revues (par exemple Scielo au Brésil http://www.scielo.org/php/index.php; Hrcak en Croatie http://hrcak.srce.hr/; Open Library of Humanities au Royaume-Uni https://www.openlibhums.org/). La diversité des langues correspond à une diversité de localisations.

Concernant les stratégies possibles pour les revues de publier aujourd’hui en plusieurs langues, au moins deux possibilités semblent se profiler. La première consiste à traduire en anglais tout ou une grande partie de la revue, comme l’ont choisi par exemple les revues Populations et la Revue française de sociologie, au risque de voir la version anglaise remplacer la version française en terme d’impact et de citation, même quand les deux versions coexistent. C’est en tout cas ce qu’indique la note de recherche produite en 2010 par Yves Gingras et Sébastien Mosbah-Natanson

Cette importance donnée à l’anglais et à la diffusion des savoirs dans l’espace anglophone a un impact direct sur les contenus de la recherche qui se trouvent adaptés aux exigences anglo-saxonnes de communication et de présentation scientifique. La plateforme Revues.org (produit par le Cléo au sein d’un ensemble plus large : OpenEdition) suit délibérément une autre stratégie. Parmi les quelques 450 revues, une large majorité (346) sont francophones. Souvent, ces revues sont plurilingues dans le sens où elles contiennent quelques articles écrits dans d’autres langues. Si la plateforme Revues.org n’a pas de véritable programme d’internationalisation, de nombreuses revues multiplient les efforts pour développer le multilinguisme. Dans ce contexte, un phénomène intéressant est celui des stratégies de multi-référencements.

Pour gagner en visibilité, de plus en plus de revues cherchent à être présentes sur plusieurs plateformes dans de différentes zones linguistiques. Après la discussion de quelques exemples, Pierre Mounier conclut qu’il n’y a pas un public global mais des publics internationaux qu’il s’agit d’atteindre par des stratégies créatives visant à la multiplication des localités et des référencements. Dans cette même logique, il ne suffirait pas de traduire vers l’anglais mais il faudrait d’avantage entrer dans les circuits de diffusion locaux. Aussi, ce n’est pas tellement le choix de langue qui décide d’une diffusion internationale mais les objets de recherche, les structures des réseaux scientifiques ainsi que leur cohérence et leur impact. La langue ne fait pas tout, mais une mise en valeur et en circulation intelligente des spécificités des cultures scientifiques locales.

La contribution de Pierre Mounier a été accompagnée par une présentation du site http://www.openedition.org.

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La discussion a porté sur l’impact de la loi Lemaire « Pour une république numérique » (http://www.gouvernement.fr/action/pour-une-republique-numerique ) sur l’économie des revues scientifiques : peut-on mesurer son impact sur l’évolution des barrières mobiles, les injonctions à la mise à disposition de contenus et surtout sur l’évolution de la demande et des politiques d’achat des bibliothèques ? Les points de vue sont contrastés ; la situation financière des revues est très fluctuante et le Syndicat national de l’édition (SNE) a fait savoir ses craintes de voir disparaitre des publications, notamment en raison du fait que le CNRS conditionne ses aides à la réduction de la barrière mobile. La discussion a aussi porté sur la notion de service public et sur les charges que ce dernier serait prêt à supporter. Les autres facteurs de transformation sont l’évolution des politiques d’accès aux bibliothèques et la coopération entre les plateformes.

Quel est le rapport entre langue de diffusion et internationalisation ? Au vu des différents exemples examinés, il apparait que le succès à l’étranger dépend de bien d’autres critères que seulement de la langue de diffusion. Comment évaluer alors l’impact d’une politique d’offre, telle que la mise à disposition d’articles des revues francophones traduits en anglais ?

Des effets secondaires, parfois pervers de la publication en anglais d’une revue scientifique auparavant francophone, ont pu être constatés comme par exemple, l’effet de substitution (voir l’étude de Yves Gingras et Sébastien Mosbah-Natanson « La question de la traduction en sciences sociales : les revues françaises entre visibilité internationale et ancrage national http://www.cnrs.fr/inshs/recherche/production-scientifique/fichiers/traduction-sciences-sociales.pdf)

Quelles peuvent être les stratégies des revues pour accroitre leur visibilité et leur présence internationale ? Un portail à accès restreint comme Cairn peut-il être le vecteur principal de diffusion d’une revue francophone s’il continue d’avoir une diffusion faible hors de l’espace francophone ? La diffusion en open access est-elle la solution la plus simple pour une revue de s’internationaliser ?

Aujourd’hui, il n’y a pas de règle, seulement des expériences très diverses mais ancrées dans des réalités concrètes et territorialisés. L’audience globale n’existe pas, les réseaux de recherche sont des canaux très importants de la circulation des textes, mais peut-on les circonscrire et surtout n’est-ce pas une ambition réductrice de se contenter de diffuser parmi ses pairs ? L’idée d’une diffusion de résumés longs pour des publics élargis évoquée par certains (Marin Dacos) est une solution, mais qui implique des frais (l’écriture et l’édition de ces textes par exemple).

Est aussi en jeu dans les nouveaux modèles économique des revues, une conception nouvelle de ce qu’elles apportent. Ce qui est acheté aujourd’hui par les lecteurs et les bibliothèques sont moins des « contenus » que des services de classification et de pré-sélection. C’est l’achat d’un ensemble de textes préalablement choisis par une rédaction qui intéresse les lecteurs.

Un autre aspect discuté est celui „des pages vues“ et des statistiques faites par les plateformes pour mesurer l’impact des revues. Est-ce qu’une „page vue“ est aussi une „page lue“? Ces statistiques ne sont elles pas faussées par des clics erronés? Comment réellement mesurer l’envergure de la diffusion d’une revue numérique sans les catégories „classiques“ d’abonnés et des exemplaires vendus, sachant que le nombre de ventes ne donne pas plus d’indication sur les usages réels (nombre de numéros de revues disponibles en bibliothèque ne sont jamais consultés par exemple) ?