Séance N°6 « Les échanges scientifiques en Europe et les traductions vers et depuis les langues d’Europe centrale et orientale »

 

L’asymétrie des échanges scientifiques et intellectuels entre l’Est et l’Ouest du continent ont durablement marqué la circulation des savoirs en Europe. Quelle conséquences et évolutions récentes pour les traductions en SHS depuis et vers les langues d’Europe centrale ?

Marie-Elizabeth Ducreux, historienne (CNRS, CRH)
Roman Krakovsky, post-doctorant TEPSIS, chercheur associé au CERCEC.

Marie Elizabeth Ducreux a d’abord rappelé qu’on avait assisté dans les années 1990 à une envolée des traductions du français ou de l’anglais en Europe centrale et orientale, phénomène motivé surtout par la nécessité pour les éditeurs de constituer des catalogues d’auteurs occidentaux après une longue période de censure. Peut-on lister les facteurs de la rareté des traductions des langues des pays d’Europe centrale et orientales vers le français ?

Il y a d’abord la multitude des langues : on ne compte pas moins de 16 langues slaves, auxquelles s’ajoutent des langues non slaves (roumain, langues baltes, albanais, hongrois) Malgré les mouvements migratoires, ce sont des langues qui ont été marginales y compris en Europe centrale, des langues périphériques qui ont changé de contour, de régimes de regard  sur soi. D’autre part, pendant le 19e siècle et jusqu’à la Première Guerre mondiale, ces langues se sont constituées en langues de savoir et en langue littéraires au sens moderne du terme dans le cadre d’empires, où des langues véhiculaires concurrençaient les langues vernaculaires ou coexistaient avec elles (l’allemand dans la monarchie des Habsbourg, le russe et l’allemand dans certaines parties de l’ancienne Pologne et les Pays baltes, etc.). Il y a ensuite la fragmentation des espaces et aujourd’hui l’invisibilité des langues du point de vue de l’Europe occidentale.

L’allemand, le français, et bien sûr le latin ont joué un grand rôle dans l’écriture des sciences humaines et sociales dans le passé, surtout en histoire et en philologie. Mais les SHS en formation, tout en se confrontant, parfois dans les mêmes revues, aux savoirs produits en allemand, par exemple, ont eu tendance à s’adresser à des publics qui lisaient en langues vernaculaires. Pourquoi ? Dans le contexte de la reconstitution moderne des langues nationales (langues toujours parlées, et écrites depuis le moyen-âge, ne l’oublions pas), il était essentiel de produire dans sa propre langue, en enrichissant sa langue de termes étrangers.

Les traductions d’auteurs littéraires, allemand, français, anglais aussi (Shakespeare…), ont contribué à enrichir les moyens d’expression et à faire entrer dans les cultures particulières des œuvres qui circulaient déjà dans leurs langues d’origine. Dans des pays où coexistaient des locuteurs de langues différentes et où se mit à primer une conception ethnico-linguistique de la culture et de la continuité historique, la recherche de l’autochtonie et de l’antériorité de l’exercice de l’Etat et des institutions devint essentielle au 19e siècle.

Chaque groupe chercha à assigner l’histoire locale à sa propre existence historique, pour définir ses droits à incarner la Nation et l’Etat. Furent produits des récits divergents de l’histoire en fonction de leurs langues de production, et ceci eut des effets sur les savoirs et leur transmission. A Prague par exemple, entre 1882n au moment où l’université Charles se divise en université allemande et tchèque, et jusqu’à la fermeture de cette dernière par les nazis en 1939, les cursus d’enseignement de l’histoire ont différé.

Il y a donc un obstacle spécifique aux PECO : la production scientifique, même si elle est produite selon des critères internationaux a eu souvent, traditionnellement, des sujets ou des contenus nationaux. Ceci est vrai jusqu’à un certain point de chaque société, y compris en France : la sociologie de terrain, par exemple, s’attache partout à analyser les contextes de proximité. Mais ceci rend sans doute plus difficile la réception de textes produits dans des sociétés largement ignorées en France. D’autre part, le public de réception dans chaque langue de chaque pays put être plus ou moins large, en fonction d’une chronologie différenciée du développement de l’alphabétisation, du niveau de scolarisation et de l’accès à l’enseignement secondaire et supérieur. Ces difficultés n’ont pas toujours été entièrement surmontées pendant la première moitié du XXe siècle, en particulier en Roumanie, en Serbie.

Si les échanges scientifiques ont été importants avec la France entre 1919 et 1939, des grandes différences existent après 1948 à cet égard entre les pays. Certains auteurs ont été lus et reconnus en France entre 1948 et 1990, par exemple le sociologue Zygmunt Bauman, le philosophe Leszek Kołakowski, qui étaient d’ailleurs en émigration, ou encore des économistes. Des médiateurs, comme Jacques Le Goff, ont fait émerger des noms et des titres qui étaient censés s’inscrire dans une réception en Occident.

Après 1990, il y a eu dans les anciens pays communistes d’Europe un grand désir de traduire, et moins peut-être d’être traduits. L’EHESS a été très active en Pologne, puis en Hongrie, et ensuite en Tchécoslovaquie et République tchèque, mais aussi en Roumanie, en créant des lieux de formation doctorale et d’échanges scientifiques : les « ateliers ». Avec l’engagement de chercheurs y compris de non spécialistes de la région comme Jacques Revel ou Roger Chartier, a été créé un atelier à Budapest dès la fin des années 1980, qui est devenu par la suite un département d’histoire de l’université ELTE. Un véritable travail commun a été réalisé et les conditions d’un échange productif ont été créées. Le Centre de recherche français en sciences sociales (CEFRES) de Prague (http://www.cefres.cz/fr/cefres-2) a réalisé des traductions de grands textes des sciences sociales françaises en tchèque, hongrois, etc.

Il y a eu aussi une politique de traduction de chercheurs hongrois en langues occidentales dans les académies (politique d’exportation). La Central European University a réalisé un gros travail d’édition en anglais de chercheurs des PECO (http://www.ceupress.com). Le problème de la politique d’exportation est qu’elle ne rencontre pas forcément ce qu’un chercheur français recherche.

Traduire c’est produire des savoirs. Que traduire  vers le français ? Un ouvrage sur l’histoire et les nations en Europe centrale pourrait par exemple être très utile au lecteur français tant cette problématique lui pose problème. Il en existe un très grand nombre en tchèque, hongrois, polonais, etc., mais peu ont été écrits dans une perspective vraiment transversale à plusieurs des sociétés concernées. Serait-il encore pertinent de traduire l’un des livres que Miroslav Hroch, l’un des auteurs qui est allé le plus loin dans ce type de démarche, a consacré aux mouvements parallèles de création des nations en Europe centrale et orientale, alors que désormais beaucoup ont été traduits, voire écrits directement en anglais ? Les éditions anglophones Brill ont une politique de publication de livres de spécialité (Elles ont par exemple édité des livres sur le hussitisme, l’archéologie médiévale en Europe centrale, etc.). Il n’y a pas d’éditeurs français à le faire.

Pourquoi est-il si difficile de recommander des titres à un éditeur français ? Parfois, le livre ne correspond tout simplement pas aux attentes dans la langue cible. Si la recherche locale s’est enrichie de références occidentales après 1990, une histoire de la monarchie des Habsbourg, par exemple, prenant en compte les acquis les plus récents des historiens des pays successeurs, qui ont réappris à travailler ensemble après 1989, serait maintenant possible (plus intéressante que les seules histoires nationales). Mais dans ce cas, ne faudrait-il pas l’écrire directement dans une langue véhiculaire plus large, en visant dès le début un public transnational, plutôt que de traduire des textes produits dans des contextes plus restreints (soit de par leur sujet plus ou moins spécialisé, soit parce qu’ils auraient été produits pour des publics dont les attentes seraient différentes de celles d’un public français). De ce point de vue, la sociologie de terrain pourrait peut-être « passer » plus facilement d’un contexte de réception à un autre, si la dimension conceptuelle et l’attention à la comparaison et aux croisements avec la sociologie occidentale étaient mises en lumière dans l’ouvrage à traduire. Dans ce cas, ne vaudrait-il pas mieux, là encore, provoquer la rédaction d’un ouvrage pour la traduction ?

Un dernier point concerne la temporalité des publications et la pertinence de la traduction de livres dont les thématiques sont sorties de l’horizon de réception des SHS en France et ailleurs depuis leur date de publication. Par exemple, un livre hongrois sur la réforme agraire publié en 1968 a été très important, mais au même moment dans les Annales est paru un article sur la réforme agraire en Pologne de Witold Kula qui a connu un grand retentissement et provoqué de nombreuses discussions sur le servage parmi les historiens. Si le modèle (qui ne s’appliquait en fait qu’à la Pologne) a été finalement abandonné, il a d’une certaine façon « saturé » l’intérêt pour le thème à l’époque où il est paru. Parmi les sujets qui pourraient trouver un intérêt auprès du public aujourd’hui, il y a incontestablement la Seconde guerre mondiale dans une perspective d’histoire connectée ou encore l’arrivée des Ottomans en Europe et l’histoire des contacts. L’enjeu aujourd’hui semble être celui de faire une histoire véritablement connectée.


Lecteur de manuscrits pour Fayard, historien spécialiste de la période socialiste, Roman Krakovsky a effectué une petite enquête auprès des éditeurs français portant sur leur politique en matière d’acquisition d’ouvrages d’auteurs d’Europe centrale et orientale.

Il constate tout d’abord qu’après 1945, l’intérêt pour le socialisme a donné lieu à des traductions en nombre assez substantiel en France, phénomène qu’on a tendance aujourd’hui à oublier. C’est le cas notamment dans des maisons d’édition engagées politiquement comme les éditions Maspero (devenues La Découverte).

Dans les années 1970-1980, les travaux sur la critique du socialisme ont aussi amené à traduire des intellectuels de l’Europe centrale et orientale, vus comme dissidents dans le sillage de Vaclav Havel ou d’Adam Michnik. Si ce sont d’abord leurs écrits politiques qui ont intéressé les éditeurs français, leurs recherches scientifiques ont aussi profité de cet intérêt (voir, par exemple, les travaux de Bronislav Geremek).

Après 1990, il y a eu des traductions (voir par exemple chez Verdier, Jan Patočka et d’autres). Certains médiateurs comme Michel Foucault, Jacques Derrida ou Jean-Pierre Vernant ont souvent facilité la réception et la diffusion de ces ouvrages.

Aujourd’hui, le paysage a radicalement changé, l’irrationalité règne dans les choix des éditeurs français. La déconnection entre la recherche et l’édition s’est accentuée et les réalités économiques de l’édition ont changé. La conjoncture est celle de la fin de l’intérêt pour le socialisme, conjuguée à la fin des retrouvailles symboliques entre l’Europe occidentale et l’Europe centrale et orientale des décennies 1990 et 2000. Par ailleurs, certains éditeurs qui se consacraient à la traduction depuis cette région ont disparu ou bien ont délaissé ce créneau (La Découverte), alors que d’autres tentent, tant bien que mal, à maintenir une veille (Albin Michel).

L’observation des statistiques du Centre national du livre concernant les extraductions et les intraductions montre que les meilleures ventes en histoire concernent des ouvrages sur la France ou des sujets perçus comme universels. Dans l’autre sens, ce qui se traduit dans les pays de l’Europe centrale et orientale montre le maintien d’un lien désuet avec l’univers intellectuel français. On ne sait plus ce qui se fait d’un côté et de l’autre. D’après les titres dont la traduction est cofinancée par le CNL ces dernières années, on constate que les éditeurs en Pologne, Serbie et Bulgarie suivent un peu mieux ce qui se passe en France que leurs homologues tchèques ou slovaques.

Comment s’organisent les auteurs de sciences humaines des pays de l’Europe centrale et orientale pour se faire connaître en France et à l’étranger ?

Quelques auteurs se font traduire en anglais (en général, ceux qui sont affiliés à des universités étrangères ou ont un ancrage national fort) ; d’autres publient directement en anglais. Dans les deux cas, l’insertion dans des réseaux transnationaux est essentielle. Il y a un repli des éditeurs qui se consacraient à cet espace (par exemple Albin Michel qui a traduit un certain nombre d’auteurs jusqu’aux années 2000). Le CEFRES est-il désormais toujours un pôle d’excellence ou bien est-ce d’abord un espace d’exportation de la production française ?

En réaction, les éditeurs des pays de l’Europe centrale et orientale ont aussi tendance à se replier sur eux.

Que peut-on faire ? D’abord continuer à construire des réseaux.

La discussion a porté sur les missions éditoriales des Instituts français de recherche à l’étranger  (http://www.ifre.fr/ comme le CEFRES de Prague). Sont-elles précises ? Peuvent-elles être accrues ?

L’analyse des processus matériels de la réalisation d’une traduction, de la transmission d’informations à la recherche de financement mérite toute notre attention ; en effet, l’existence de livres traduits et surtout leur rayonnement dans un espace linguistique différent, surtout dans un contexte de relation de centralité et de périphérie entre des langues dépend de l’action souvent invisible de médiateurs. Il serait intéressant de revenir sur l’histoire de la collection « Penser l’Europe » qui a existé dans les années 1990 et sur les raisons de la fin de cette collaboration internationale entre plusieurs grandes maisons d’édition européennes[1].

Enfin, parmi les domaines où des auteurs centre-européens sont traduits, il faut mentionner les études sur la Seconde guerre mondiale. L’intérêt nouveau pour les réalités socio-économiques du continent européen pourrait venir réveiller la torpeur qui s’est installée sur cet espace depuis son intégration dans l’UE.

[1] Voir l’article de Hervé Serry, « ‘Faire l’Europe’ : enjeux intellectuels et enjeux éditoriaux d’une collection » in  Gisèle Sapiro (ed.), Les contradictions de la globalisation éditoriale, Paris, Nouveau monde, 2009.